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Sylvain
Couzinet-Jacques

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Biographie 

Sylvain Couzinet-Jacques est un artiste-chercheur (ENSP-AMU) dont le  travail a été exposé internationalement et a reçu plusieurs prix prestigieux, obtenant ainsi des expositions personnelles au BAL (prix Jeunes Talents, 2013), à C/O Berlin (Talent Award, 2019) ou encore Aperture Foundation à New-York (2016). Il a été le premier lauréat en 2015 du prix Immersion de la Fondation d’entreprise Hermès pour le projet Eden, dans lequel il s’est engagé durant une décennie aux Etats-Unis. En 2017 il est reçu pensionnaire de la Casa de Velazquez-Académie de France à Madrid, et en 2024 de la Villa Albertine.

 

Son travail fait partie de nombreuses collections publiques et privées, telles que l’International Center for Photography (ICP) à New York, la collection JP Morgan, la collection nationale française des arts (FNAC), la collection Neuflize OBC, la Fondation Deutsche Börse, la collection de la Fondation Hermès et le Kunstmuseum Wolfsburg, entre autres.


Le projet Retcon Black Mountain prolonge sa réflexion d’artiste qui se situe à mi-chemin de  la photographie documentaire, l’installation vidéo et sonore et des dispositifs technologiques complexes. Les enjeux globaux de la circulation immatérielle des données, de la propriété privée et de l’appropriation collective sont au cœur du projet, interrogeant des formes renouvelées et sociales de l’usage des intelligences artificielles.

Eden

Eden est un projet à long terme ancré dans la ville d'Eden , en Caroline du Nord, aux États-Unis. Initié en 2015, il est collaboratif dans sa forme et n'a pas de format prédéfini.

Le territoire de recherche du projet Eden a été défini par l'achat d'une maison abandonnée dans un quartier populaire de la petite ville de 15 000 habitants. Anciennement appelée The little red school house, la maison et ses environs sont devenus l'épicentre et les moyens de ce projet à long terme qui se poursuit encore aujourd'hui, se développant à la fois sur le plan plastique, esthétique et théorique.

Le bâtiment a été acquis pour 1000 dollars en 2015. Il est devenu le point de vue à partir duquel sont questionnés les mécanismes d'une crise économique durable. C'est aussi un lieu d'interactions sociales, où la notion de propriété privée et les mécanismes d'intégration d'un étranger au sein de la communauté sont questionnés. Eden rejoue donc certains des grands mythes américains d'un point de vue européen. La ville d'Eden est une ville du Sud, marquée par des crises économiques et industrielles successives ainsi que par son histoire. Le projet Eden envisage de déplacer l'approche post-documentaire vers une approche subjective co-construite de différentes problématiques, dominées par la notion de crise et de propriété privée. En recherchant des approches qui élaborent de nouveaux récits et contre-récits ainsi que des interfaces spécifiques pour leur partage, Eden est un espace d'exploration politique et sociale qui induit de nouvelles formes de représentations.

En acquérant cette propriété privée, qui s'est avérée être une ancienne école publique de la ville dans le passé, la maison domestique devient un symbole. Elle devient un espace à la fois transactionnel et symbolique, où le lieu physique se confond avec son aspect relationnel et ses représentations. A travers de multiples invitations faites au fil des années, le projet Eden relie et rassemble la pratique et les réflexions de Couzinet-Jacques avec celles d'autres artistes ou théoriciens qui l'ont rejoint, et avec celles de certains habitants d'Eden. Eden a reçu la première commande Immersion passée par la Fondation d'entreprise Hermès et la Fondation Aperture (2015).

Provenance des images : Avec l'aimable courtoisie de Sylvain Couzinet-Jaques

Entretien

Vincent Miguel & Estéban Faure : Pourriez-vous présenter en quelques mots votre démarche artistique générale, vos inspirations et les thèmes que vous abordez le plus souvent ?

Sylvain Couzinet-Jacques : Je suis né en 1983. Je suis artiste et doctorant à Aix-Marseille Université, en collaboration avec l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Mon travail prend des formes diverses autour de l’image et de la représentation : sculpture, installation, photographie. Je m'intéresse à la manière dont les groupes peuvent se représenter, et à la façon dont on peut imaginer des tactiques de réenchantement dans des contextes de crise. Je cherche à proposer des stratégies permettant de transformer des situations complexes en opportunités constructives — comme dans mon projet de téléphones décentralisés, par exemple. La co-participation est un principe fondamental dans mes œuvres, tout comme le lien avec les sciences sociales : le documentaire et la sociologie y jouent un rôle structurant.

V.M & E.F : Quel a été le déclic, l’élan, qui vous a poussé à vous lancer dans le projet Eden ? Et quelles ont été vos influences artistiques dans sa conception — auteurs, styles ?

S.CJ : Acheter une propriété aux États-Unis, c’était un geste volontairement trivial, en lien avec les mécanismes économiques et le mythe du rêve américain. À travers cet acte élémentaire, j’explorais l’idée de "devenir américain", de m’implanter dans une ville de Caroline du Nord.

Concernant mes influences, Marguerite Duras m’a profondément marqué : "Des choses sont impossibles à écrire, mais on peut écrire sur l’impossibilité." Le refus, le choc, l’adhérence — tout cela constitue une matière idéale pour un projet comme Eden. La maison elle-même est devenue un palimpseste : une œuvre dans l’œuvre dans l’œuvre. Un prétexte pour un échange interculturel, un laboratoire d’image, un espace de réflexion sur la position de l’artiste dans une ville de l’Amérique profonde.

V.M & E.F : Avez-vous choisi ce lieu et cette maison en raison de leur contexte économique, géographique, historique — ou pour l’ensemble de ces raisons ?

S.CJ : J’ai acheté cette maison pour mille dollars. Elle avait autrefois été la première école publique de la ville. Je l’ai choisie notamment pour sa proximité géographique et symbolique avec le Black Mountain College. Les difficultés économiques qu’a connues cette institution résonnent avec la situation actuelle de la ville d’Eden, et c’est justement cette mise en tension qui m’intéressait. Le projet Eden évoque un écosystème, une écologie nouvelle, en quête de réenchantement. Le nom même de la ville, Eden, évoque une forme de paradis perdu — elle est située non loin de l’ancien site du Black Mountain College et fait écho, à sa manière, à ce passé utopique.

V.M & E.F : En quoi le projet s’inscrit-il dans une réflexion sur la précarité économique et la propriété privée, comme l’indique le cartel de l’œuvre ? S’agit-il là de ses thématiques principales ? Si non, lesquelles ?

S.CJ : Les thèmes principaux sont la coopération, le réenchantement et la transformation. Le projet interroge aussi les notions de propriété — privée et publique — et la confusion des frontières entre ces sphères. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont un lieu ou un objet peut changer de signification avec un geste minime. C’est la volonté de transformer un objet d’usage en œuvre d’art à interprétations multiples. Une approche inspirée de Duchamp, en quelque sorte.


 

V.M & E.F : Quels ont été les principaux défis de la réalisation de Eden ?

S.CJ : Tout a été un défi. Partir aux États-Unis sans y connaître qui que ce soit, la durée du projet, l’éloignement de mes repères, le financement global — y compris celui des participants. Rien n’a été simple.

V.M. & E.F. : À quel moment avez-vous décidé de repeindre la maison, et pourquoi ? Ce choix de couleur a-t-il une signification particulière ?

S.CJ : Comme pour le reste, l’idée s’est imposée peu à peu, notamment avec l’arrivée de Trump au pouvoir. La maison était à l’origine surnommée The Little Red House, car sous son revêtement se trouvait déjà une peinture rouge, comme c’est souvent le cas des anciennes écoles aux États-Unis.

La nouvelle couche de peinture rouge avait plusieurs objectifs, dont celui de créer une tension symbolique avec le mouvement MAGA. C’était un appel, une alerte. Mais au fond, c’est un geste ouvert, susceptible de multiples lectures. Cette décision est née de l’observation, de la patience. En utilisant ma bourse pour acheter la maison, j’étais conscient des difficultés à venir — mais c’est justement dans cette complexité que résident des questions fertiles. Très vite, le projet est devenu collaboratif.

J’ai immédiatement vu cette maison comme une œuvre. L’acheter, c’était acquérir une sculpture en devenir. Dès lors qu’on modifie un bâtiment — par une couleur, un geste collectif —, on transforme la manière dont il est perçu, sans pour autant effacer le passage du temps.


 

V.M & E.F : Comment les participants ont-ils rejoint le projet ? Avez-vous opéré une sélection ? Quels étaient vos critères ?

S.CJ : Les habitants proches du lieu sont venus naturellement — avec toutes sortes de réactions, positives ou négatives. J’ai aussi invité des artistes. Puis les médias s’en sont emparés, comme le New York Times. Le projet s’est fait connaître à travers des articles, des expositions (notamment une à New York), et un livre publié par Aperture.

V.M. & E.F. : Comment les habitants ont-ils réagi à votre arrivée et à l’évolution du projet ?

S.CJ : Les réactions ont été très diverses : suspicion, curiosité, admiration, indifférence, hostilité. Je n’attendais rien de particulier — chaque attitude faisait partie du projet. J’ai tout documenté, le bon comme le mauvais.

La ville d’Eden fait partie de cette Amérique pauvre et rurale, où il y a peu de jeunesse et peu de création. L’isolement y est fort. Les gens ne sont pas habitués à l’art contemporain, et il y a parfois un manque d’accès à la culture. Le racisme et la ségrégation sont toujours présents, et la situation s’est détériorée depuis 2016. C’est une Amérique fracturée, loin de son rêve fondateur. Mais malgré ces difficultés, j’ai noué de véritables amitiés. Il y avait du très bon, comme du très mauvais.

Nous avons organisé des événements culturels appelés Eden Summer Institutes, dans l’ancien bâtiment de l’Armée du Salut.

 

V.M & E.F : Où en est le projet aujourd’hui ? Y travaillez-vous encore ?

S.CJ : Le projet se conclut cette année. Je vais maintenant me concentrer sur la mise en forme de l’ensemble des matériaux récoltés — pour en proposer une synthèse claire, lisible et signifiante, fidèle à l’expérience vécue. La maison a été revendue à un voisin.

Dès mon arrivée, j’avais fait fabriquer 150 copies de la clé, que j’ai distribuées aux habitants. Le projet a toujours été pensé comme un espace public.               

Le paradis d'Eden

Sylvain Couzinet-Jacques débute Eden en 2015 en Caroline du Nord après avoir remporté un financement grâce au prix immersion commission de la fondation Hermès. Ce projet est collaboratif et n'a pas de format prédéfini, il évolue au fil du temps sans fin ni objectif préétabli.

 

Pour réaliser Eden, Sylvain Couzinet-Jacques s'installe dans la petite ville d'Eden, dont il a pris le nom pour le projet, en référence au paradis, mais aussi parce qu’elle se trouve à proximité du Black Mountain College, auquel il fera référence dans un autre projet. Sylvain CJ va décider d’aménager dans une ancienne école ayant eu pour nom The little red school house, celle-ci est située dans un quartier populaire de la ville d'Eden. Cette maison, acquise pour 1 000 dollars, devient l’épicentre du projet : un point d’ancrage à partir duquel Sylvain CJ va questionner les mécanismes d'une crise économique durable. Ce lieu devient un point d'interaction sociale où la notion de propriété privée et les mécanismes d'intégration d'un étranger au sein d'une communauté sont questionnés. De plus, la ville d’Eden, se situant au sud des Etats-Unis, a été marquée par des crises économiques et industrielles successives (simple repère historique utile).

 

Le projet s’éloigne d’une approche documentaire classique, préférant une démarche subjective, laquelle est construite sur une pluralité participative. La thématique dominante reste la notion de crise et de propriété privée. Eden devient un espace d'exploration politique et social qui apporte d’autres formes de représentations grâce à la recherche d’approches novatrices, lesquelles élaborent de nouveaux récits ainsi que des interfaces spécifiques pour leur partage.

 

Quand Sylvain Couzinet-Jacques a acquis cette propriété privée, c'était dans le but que la maison devienne une thématique à part entière, le centre du projet. Un espace à la fois transactionnel et symbolique, un lieu physique et d’accueil, où s’entrelacent relations humaines, échanges, pratiques collectives et formes de représentation… Au fil des années, le projet Eden a relié et rassemblé pratiques réflexions. Sylvain Couzinet-Jacques est parvenu à s’entourer d’autres artistes, de théoriciens qui l'ont rejoint, tout comme certains habitants de la ville même d'Eden. Eden a été la première commande du programme Immersion Commission, initié par les
Fondations Hermès et Aperture.

 

Un travail d'observation, de documentation et de transformation toujours en cours qui interroge la place de l’artiste et le concept de propriété privée, aux États-Unis comme ailleurs.

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Orianne Ciantar Olive

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